Sur le rôle social des muséums d'histoire naturelle

Giovanni Pinna

Dans l'histoire il y a eu une suite d'événements qui a amené à l'évolution progressive de l'institution qui, grâce à l'esprit de la Révolution Française , est aujourd'hui appelée "Muséum d'histoire naturelle".

Né pendant la Renaissance comme lieu éclectique de conservation de curiosités naturelles, ouvert aux amis particulièrement curieux du prince ou du savant collectionneur, il s'est développé pendant le XVII siècle comme un lieu d'entassage de matériel indispensable à l'étude de l'histoire naturelle, accessible uniquement aux scientifiques. Il est devenu pendant le XVIII siècle, au travers d'une profonde révolution au sein de l'Europe, un lieu de recherche, d'étude et d'éducation publique, ouvert aux chercheurs et aussi au peuple (Impey & MacGregor 1985).

Le Muséum d'histoire naturelle, une fois éteints les feux de la Révolution Française, a acquit les formes et les fonctions qui lui seront propres pour plus d'un siècle et demi.

Celles-ci sont les formes et les fonctions du muséum d'aujourd'hui, qui se consacre, en accumulant des collections, d'une part à la recherche sur la nature et sur ses lois, et de l'autre à la diffusion de la culture scientifique et des conquêtes de la science. Pendant un siècle et demi, le Muséum d'histoire naturelle a développé en même temps une vocation scientifique et une vocation sociale, et a permis, dans les sociétés où s'exerçait l'influence de ces musées, de diffuser la conscience des conquêtes de la science. Tels étaient les muséums jusqu'au développement d'une manière de vivre commune à tout l'Occident industrialisé, dominé par l'économie des changements brusques qui nie la productivité non immédiate et qui tend donc à considérer inutiles et économiquement non supportables pour la communauté le structures productives à long terme, comme le sont les institutions publiques destinées à la croissance culturelle de la société.

La chance évidente que le muséum a eu jusqu'à la moitié de ce siècle est due au merveilleux mélange que cette institution a réussi à produire entre le sacré et le profane, entre vocation scientifique et vocation sociale, un mélange qui s'est concrétisé dans la très simple formule de réunir les deux rôles, social et scientifique (Binni & Pinna 1980).

L'unification des deux rôles a permis au muséum de diffuser les idées scientifiques que lui même produisait, sans se limiter, comme le fait l'enseignement scolaire, à montrer les conquêtes scientifiques effectuées par d'autres, dans d'autres lieux. Les gens qui, dans le muséum, étaient délégués à la recherche scientifique, étaient en même temps délégués à la diffusion des résultats de cette recherche. La recherche scientifique et la divulgation devenaient ainsi deux étapes successives d'un même processus, ils n'y avait aucune solution de continuité. Ceci faisait de chaque muséum une individualité culturelle séparée des autres: chaque musée était donc différent de tous les autres, et était l'interprète de la société qui l'avait créé et qui en permettait la survie et l'activité (Pinna 1997).

La conscience de sa spécificité culturelle, et la nécessité, dérivée de celle-ci, que les scientifiques mêmes du muséum entretiennent des liens avec le public et, en particulier, interviennent dans les salles d'exposition, ont marqué, jusqu'il y à quelques années, les expositions publiques des muséums d'histoire naturelle, dans lesquelles se reversait la particulière culture scientifique du musée. Ainsi, par exemple, l'exposition d'anatomie comparée et de paléontologie du Muséum d'histoire naturelle de Paris, réalisée pendant la deuxième moitié du siècle dernier, reflète l'idée de la concaténation du monde animal d'Albert Gaudri; l'exposition sur l'évolution des équidés réalisée au début de ce siècle, par l'American Museum de New York, reflète les idées hortogénétiques de Henry Fairfield Osborn; plus récemment, l'exposition des dinosaures réalisée autour des années soixante-dix par le Natural History Museum de Londres reflète la vision cladistique qui était alors une idée dominante chez une majorité de paléontologues du musée de Londres.

Aujourd'hui les choses sont en train de changer. Au cours de ces dernières années on a vu se réaliser, dans beaucoup de musées, la séparation entre le rôle éducatif et le rôle social. Dans les salles d'exposition, ce ne sont plus les spécialistes du musée qui parlent au public, mais des équipes anonymes spécialisées dans la réalisation des expositions et dans la didactique du musée. Les musées ont délégué le rapport avec le public, et donc le rôle social, à des personnes étrangères à la culture du musée. En même temps la partie culturellement productive du musée s'est repliée vers recherche pure, dont le but n'est pas la diffusion des idées et des découvertes.

Comme les équipes spécialisées dans la didactique expositive ne peuvent que s'uniformiser à un modèle général, lequel étant un modèle général, ne possède aucune individualité culturelle; le musée perd donc sa propre culture en faveur de ce modèle général, avec comme résultat final le fait que dans ses rapports avec le public chaque musée devient identique à un autre musée.

Le résultat est décevant, les expositions et les modalités de diffusion culturelle des muséums d'histoire naturelle sont en train de devenir des stéréotypes toujours pareils, répétitifs, sans aucune individualité et représentativité; ainsi ce qui différencie un muséum japonais, d'un muséum américain, allemand ou français, ce n'est pas le contenu, capable de refléter une culture différente, mais c'est uniquement la langue dans laquelle sont écrites les légendes qui expliquent ce qui est exposé.

Je pense que la raison de l'actuelle faiblesse politique et sociale des musées scientifiques, une faiblesse dangereuse parce qu'elle conduit inévitablement à une faiblesse financière, donc culturelle, elle est dûe justement à cette séparation des rôles qui conduit vers la déperdition de la culture individuelle de chaque musée.

En ayant délégué à des équipes étrangères à la culture du muséum sa diffusion culturelle, les muséums ont acquit le seul et banal rôle de l'enseignement scolaire.

Les muséums d'histoire naturelle, en quittant le rôle fondateur de diffusion des idées scientifiques, se sont isolés culturellement et ne participent plus, comme le font d'autres genres de musée, à la croissance culturelle de la société dans laquelle ils opèrent, mais ils ont contribué à accentuer la différence entre culture scientifique et culture littéraire.

Tout ceci est évident dans la transformation de la plupart des muséums d'histoire naturelle. Ils se sont éloignés du public adulte pour devenir des lieux de fréquentation exclusivement scolaire et donc, pour cette raison, l'importance qu'ils avaient dans la société a faibli. Les musées ont commencé à avoir des difficultés économiques qui n'ont pas seulement touché leur potentiel de recherche scientifique, mais les ont transformés progressivement en petites disneyland, qui, à leur tour, ont provoqué un affaiblissement ultérieur de leur potentiel culturel.

Aujourd'hui les muséums d'histoire naturelle savent que le ternissement de leur présence culturelle au sein de la société est en train de les conduire vers un inévitable appauvrissement économique et, par conséquence, vers une diminution de leur production scientifique. Mais au lieu de réaliser une politique de réinsertion de leur propre culture scientifique au sein de la société , ils ont choisi une politique qui a, à mon avis, peu de chances de réussir.

Les muséums ont joué la carte du renouvellement de ce qui a toujours été leur rôle fondamental: celui de recueillir et de conserver pour la postérité et pour la science la documentation de la nature. A cet ancien rôle a été donné le nom de "inventaire global de la biodiversité", et on a soutenu que c'était là un rôle nouveau pour les muséum: il était donc justifié que les gouvernements le soutiennent financièrement.

Au delà de l'intérêt que peut avoir l'inventaire global des biodiversités, l'idée d'exagérer l'importance (et donc la future existence) des musées scientifiques sur un rôle classique, né avec le muséum même il y a au moins trois cent ans, en le présentant comme s'il était nouveau, me semble non seulement banale mais aussi dangereuse. L'idée qu'aujourd'hui seulement les muséums ont découvert (avec l'emphatisation de la biodiversité) le rôle même d'archives de la nature, équivaut à nier les bases scientifiques et culturelles mêmes du musée: cela équivaut à nier que dans les siècles passés le musée scientifique a eu un certain rôle dans l'enquête sur le monde et sur la nature, cela équivaut à nier l'histoire même du musée.

Ce n'est pas à travers la mise en avant de l'étude de la biodiversité, et donc à travers l'enfatisation d'un aspect strictement scientifique, que les musées d'histoire naturelle peuvent relancer leur propre rôle culturel; celui-ci pourra se faire seulement par la réinsertion du musée dans la société, et donc par l'exaltation du rôle social du musée.

En quoi consiste donc le rôle social du muséum? Kristzof Pomian (1987) soutient que les collections ou les simples objets que les musées conservent sont des semiophores qui ont la capacité de mettre en contact le monde réel, (lequel possède un espace propre et un temps propre), avec le monde d'où ils proviennent ou qu'ils représentent, (lequel possède un espace et un temps différent, donc invisible au monde réel). Le musée, qui garde et expose ces objets et ces collections, devient donc le lieu de cette rencontre, entre le réel et l'invisible, et donc entre ceux qui observent les objets et ce que les objets représentent.

Aujourd'hui, puisque la société donne aux objets une signification symbolique collective (Pearce 1990), le musée devient le lieu où la société crée un lien avec cette signification collective des objets, c'est à dire avec sa propre histoire, sa capacité de production artistique ou scientifique, son pouvoir économique et politique, avec tout ce qui donc représente la nature, les racines et la culture de cette société.

Le rôle social du musée se trouve justement dans cette possibilité de représenter la société à travers la signification dont sont imprégnées ses collections; plus la signification qui est attribuée au patrimoine d'objets conservé est forte, plus la capacité du musée d'être objet d'identification d'une certaine communauté (et donc élément de cohésion sociale et culturelle) est importante; tout cela indépendamment de la typologie, des dimensions, de la richesse et du degré de développement social de la communauté.

Même si les sociétés n'en sont pas conscientes, ce rôle social est le rôle principal du muséum, celui qui justifie son existence, son statut d'institution publique, celui qui a justifié jadis sa naissance, qui empêche sa destruction, et qui justifie aujourd'hui la naissance de nouveaux muséums dans toutes les communautés du monde.

Le rôle d'objet d'identification joué par le patrimoine culturel et les institutions qui conservent et valorisent ce patrimoine est fondamental pour chaque société. Aucune société ne survit à la déperdition de son patrimoine d'histoire, d'art ou de science; en effet une telle perte correspondrait à l'effacement de la mémoire collective, provocant une brusque transformation de la société: un ensemble de gens qui partagent un même héritage se réduit, à un ensemble de gens isolés. Ce processus de désagrégation est bien connu des conquérants, pour lesquels une conquête ne pouvait être totale et définitive qu'après le pillage, la destruction ou le vol du patrimoine culturel du peuple subjugué.

En ramassant et en conservant les objets qui témoignent de l'histoire, des traditions, de l'art, de la connaissance scientifique, de la gloire et de la puissance des peuples, et donc, en pratique, tout ce qui forme l'essence d'une société ou d'une nation, les musées sont donc les institutions dans lesquelles sociétés ou nations trouvent un point d'agrégation et d'identification. Cependant le rapport d'identification entre le musée et la société ne s'instaure pas automatiquement, c'est à dire que chaque musée n'est pas obligatoirement touta au long de son histoire (simplement parce qu'il existe) un objet d'identification.

Je crois que pour chaque musée il existe une limite, que je pourrais appeler "limite d'identification", en dessous de laquelle le musée n'est plus représentatif; ses contenus et son activité ne correspondent plus aux aspirations de la société, il perd donc sa réputation d'objet d'identification, il est donc effacé dans la mémoire collective.

Je considère, que le musée accomplit son rôle social seulement si son activité et ses contenus restent au dessus de la limite d'identification, s'il représente donc la société non seulement dans sa structure historique, mais aussi, et surtout, dans ses aspirations culturelles. Or, comme chaque société évolue culturellement de façon exponentielle, avec une vitesse d'autant plus importante, que son degré d'évolution historique est grand, le maintien de la limite, et donc du rôle social du musée, n'est possible que s'il progresse plus rapidement que la société. Ceci peut se produire seulement si le musée est un producteur de culture, s'il possède donc la capacité d'attribuer une signification aux objets qui viennent faire partie de ses collections.

De tout ce qu'on a dit jusqu'à maintenant on peut déduire une conclusion générale importante, que j'ai en partie anticipé au début de cette intervention. Si l'on veut que l'institution musée exerce son rôle social d'objet d'identification de la société, chaque musée doit posséder sa propre culture, sa propre individualité, son propre sens. De tout ceci on déduit que chaque musée dans ses contenus, dans son action et dans ses expositions, doit être différent de tout autre, et qu'il ne doit donc pas exister un modèle universel de musée.

Bibliographie

Binni L., Pinna G., 1980 - Museo. Storia e funzioni di una macchina culturale dal cinquecento a oggi. Garzanti, Milano.

Impey O., MacGregor A., (Eds.) 1985 - The Origins of Museums: The Cabinet of Curiosities in Sixteenth and Seventeenth-Century Europe. Claredon Press, Oxford.

Pearce S.M. (ed.), 1990 - Objects of Knowledge. The Athlone Press, London.

Pomian K., 1987 - Collectioneurs, amateurs et curieux. Paris, Venise: XVI-XVIII siècle. Gallimard, Paris.

Pinna G., 1997 - Fondamenti teorici per un Museo di Storia Naturale. Jaca Book, Milano.

Conference au Muséum d'histoire naturelle de Perpignan, 1996

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